Géographie 2.0

À quoi sert la néogéographie (introduction)


Aujourd’hui nous entamons une série de plusieurs billets sur la néogéographie. L’objectif est de présenter cette notion et d’étudier ce qu’elle permet réellement.

À quoi sert la néogéographie (introduction)

Le cyberespace moderne propose une palette d’outil qui permet à tout individu, contre certaines bases dans le maniement des outils informatiques, de pouvoir créer et diffuser du savoir géographique. Pour faire simple, tout individu est un amateur géographe potentiel. Mais quel est cet « amateurisme » géographique, comment se définit-il ?

Ce sont les Anglo-saxons, souvent précurseurs dans l’étude du cyberespace (Martin Dodge, Rob Kitchin, Howard Rheingold plus Manuel Castells espagnol) qui font aujourd’hui office  de référence dans notre domaine. Les contemporains des ces illustres chercheurs définissent les nouveaux usages du cyberespace en relation avec notre discipline comme une « neogeography ». La néogéographie n’est pas un néologisme né avec les usages que nous traitons[1]. Néanmoins il illustre, selon certains auteurs, cette nouvelle manière de consommer la géographie. Di-Ann Eisnor co-créateur de Platial.com (désormais chez Waze) et Randal Szott créateur du blog Placekraft sont à considérer comme les deux précurseurs dans l’utilisation et la définition moderne de la néogéographie. Elle se definit selon Di-Ann Eisnor (2006) comme « a diverse set of practices that operate outside, or alongside, or in the manner of, the practices of professional geographers »[2]. Par la suite des chercheurs tel que Andrew Turner et le collectif CASA de l’université de Londres[3] ont produit certains documents autour de cette notion.

Andrew Turner définit alors la néogéographie comme « geographical techniques and tools used for personal activities or for utilization by a nonexpert group of users; not formal or analytical […] Neogeography means “new geography” and consists of a set of techniques and tools that fall outside the realm of traditional GIS, Geographic Information Systems. Where historically a professional cartographer might use ArcGIS, talk of Mercator versus Mollweide projections, and resolve land area disputes, a neogeographer uses a mapping API like Google Maps, talks about GPX versus KML, and geotags his photos to make a map of his summer vacation. Essentially, Neogeography is about people using and creating their own maps, on their own terms and by combining elements of an existing toolset. »[4]

Définition completée par Andrew Hudson-Smith dans son livret Digital Geography, pour qui « This geography for the everyday person using web 2.0 techniques to create and overlay their own locational and related information on and into systems that mirror the real world […] neogeography is about people using their own maps, on their own terms and combining elements of an existing toolset »[5].

La neogeography anglo-saxonne se définit donc avant tout comme un nouvel usage des outils du cyberespace, non pas professionnel, mais un usage amateur, un usage commun. Cette neogeography anglaise tout à fait pertinente dans son approche des usages, nous préférons la traduire par « amateurisme » géographique. Car elle s’attache à ne définir qu’un seul aspect des nouveaux usages et pourrait être assimilée à travers cette dénomination comme une nouvelle géographie. En effet ce concept n’aborde qu’une partie des problématiques soulevées par la mutation des relations individus / discipline. Alors que parallèlement à cet amateurisme géographique se démocratise aussi l’usage de divers espaces virtuels en condition de pré-visualisation de l’espace. Couplés, ces deux types d’usages alimentent selon nous des problématiques plus larges reflétant la complexité des usages du cyberespace en relation avec la géographie. Se limiter à la démocratisation des outils de construction du savoir que définit la néogéographie, c’est faire l’impasse sur des problématiques elles aussi éminemment géographiques. Dés lors les thématiques classiques de la géographie des TIC telles les fractures, les dépendances, la requalification de la distance s’inscrivent en filigrane dans l’étude des usages individuels et communs des nouveaux outils et solutions web.

Il est également important de faire référence à la géographie naïve : cette théorie se base sur un concept qui définit la géographie naïve comme une sorte de géographie instinctive (innée) : tout individu utilise quotidiennement un raisonnement géographique naturel pour utiliser l’espace géographique. C’est ce raisonnement géographique naturel qu’il faut en quelque sorte informatiser pour rendre les outils SIG plus performants et plus accessibles.  On distingue deux méthodologies différentes :

–          la formalisation de tâches ou sous-problèmes mis en œuvre par le raisonnement géographique naturel de sorte que les programmeurs puissent mettre en application des simulations informatisées;

–          l’évaluation des modèles formels (dans quelle mesure ces modèles rendent l’activité humaine). Cela permet d’affiner les modèles afin de les faire approcher le plus étroitement possible de la perception humaine et de la pensée[6].

Cette notion, antérieure à la néogéographie, se définit comme un champ d’étude qui doit permettre aux outils SIG de se démocratiser et d’être utilisés par le plus grand nombre[7]. Mais ce champ de recherche doit avant tout rendre les outils SIG plus performants, plus instinctifs, plus adaptés à l’Homme et à son espace. Le tout porté par une technologie de plus en plus présente et performante. Ce scénario considéré comme un rêve par les auteurs dans leur article de 1995 : « La plupart des SIGs exigent une vaste formation, les utilisateurs devant être familiarisés non seulement avec la terminologie de  la conception de système, mais aussi avec les formalisations employées pour représenter des données géographiques et pour en dériver de l’information géographique. »[8] – les SIG restant pour eux inséparables d’une formation complexe – est en passe aujourd’hui de prendre forme quoique d’une manière différente.  S’il y a bien démocratisation des outils SIG, elle n’est pas uniquement due à une recherche sur la pensée géographique instinctive[9]: l’objectif des développeurs est plutôt de créer un lien entre la pensée géographique et la manière de développer les modèles qui analysent  l’espace[10].

Dans notre cas (néogéographie), la démocratisation des outils du géographe passe également par une simplification d’usage des outils (dans le sens plus instinctif), mais elle passe aussi par la démocratisation  du cyberespace et des idées qu’il véhicule. On pense alors à la philosophie « open source » ou wiki qui permet, sous l’impulsion de quelques uns, d’avoir accès et de modifier librement des logiciels ou du contenu. La puissance du naïf ou de l’instinctif espérée par la géographie naïve a été supplantée par la puissance de la communauté ! De fait la géographie naïve, même si elle emprunte des axes communs à la néogéographie, n’est en aucun cas comparable empiriquement à cette dernière. Néanmoins il est envisageable que la vulgarisation des outils SIG qui définit la néogéographie signe le réveil ou la concrétisation d’une géographie naïve latente chez tout individu. Peut être que la néogéographie permettra à tous d’exprimer la pensée géographique qui réside en nous ?

Nous pourrions aussi retourner le sens de la réflexion et, dans ce cas, géographie naïve et néogéographie se retrouvent directement liées. Car les nouveaux usages cartographiques et géographiques d’outils disponibles dans le cyberespace sont possibles par la mise à disposition d’outils simplifiés afin de permettre à tous d’expérimenter la création. De fait les concepteurs qui vulgarisent ces outils ont réussi à programmer différemment des produits grâce à une réflexion proche de la géographie naïve. La néogéographie serait alors la conséquence de la géographie naïve vectrice de la vulgarisation des outils SIG. Phénomène auquel il faut aujourd’hui ajouter le rôle des utilisateurs communs et des communautés qui s’expriment par le web. La néogéographie serait alors une géographie naïve dopée par le web 2.0.

Parallèlement à ces deux approches il existe toute une série de termes et de concepts souvent utilisés et intrinsèquement très proches de la néogéographie et de la géographie amateur. La plupart de ces termes se dotent du suffixe 2.0 afin d’illustrer la vague communautaire et participative qui déferle sur la création de contenu géographique. On parle alors de géoweb 2.0[11], de Maps 2.0[12], de Web-Mapping 2.0[13] et de géomatique 2.0[14]. Certains chercheurs préféreront le terme « participatif » comme Mericskay Boris et Roche Stéphane[15], qui abordent les usages des nouveaux outils géographiques selon des problématiques de gestion urbaine participative, à travers par exemple des WikiSIG, sorte de quintessence du participatif : « Un WikiSIG donne accès à la carte « en train de se faire ». L’important est davantage dans le processus que dans le produit fini. Ce renversement de paradigme est intéressant dans un contexte de travail collaboratif où chacun apporte sa contribution à un projet commun. La carte est en mesure de devenir un outil de lecture des dynamiques de construction des savoirs spatialisés et de traçabilité des représentations spatiales. On peut ainsi retracer l’évolution d’un projet selon les types d’acteurs impliqués (citoyens, aménageurs, partenaires ou élus) et mieux cerner leurs représentations du territoire. »[16].

Néanmoins, quelque soit la terminologie utilisée, nous sommes face à une remise en cause des processus de création et de diffusion du savoir, principalement au travers des représentations graphiques, qui comme le souligne Jessica Clark « Pour certains, la cartographie est devenue une nouvelle langue vivante, une manière d’interpréter le monde, de trouver les gens aux vues similaires et de faire des choses nouvelles parfois radicales, aux perspectives visibles. […] Dans l’ensemble, cependant, la démocratisation de la cartographie et des outils de visualisation génère des possibilités d’auto-expression et d’action sociale.»[17]

Les cartes glissent d’un langage exclusif vers un langage commun à travers lequel tout le monde peut s’exprimer, proche d’une vision postmoderne de l’usage des technologies. Car comme le soulignait judicieusement Harley, Gould et Bailly dans leur ouvrage « le pouvoir des cartes[18] », la cartographie est un langage du pouvoir et non de la contestation. Aucune expression populaire de la cartographie n’existe comme il peut en exister pour d’autres formes d’expression. Alors qu’elle devient support artistique[19], la cartographie amateur, fruit de l’avancée technologique, sera-t-elle la première pierre d’une expression populaire passant par la carte et la géographie ? Sera-t-elle un nouveau langage populaire ?

Avant de pouvoir répondre à de telles questions il semble important de procéder par étape. Quel est ce langage ? Quels en sont les codes ? Quels sont ces outils qui permettent à tout individu de toucher du doigt le monde de la géographie ? Que permettent-ils vraiment de faire ? Sont-ils des outils de découverte ou des outils de production ?


[1] Le terme neogeography ou néo géographie, n’est pas un terme nouveau, sa première utilisation daterait de 1922 quand le : Yearbook (1922) de la Carnegie institution of Washington, qui parle de « Palaeogeography has a far wider field and can only be defined in the terms of neogeography ». Le terme sera ensuite repris par divers auteurs dont un philosophe français dans : Dagognet Francois (1977) Une Epistemologie de l’espace concret: Neo-geographie. Paris, Vrin, 223 p.

[2] Définition issue du site : http://placekraft.blogspot.com/2006/05/what-is-neogeography-anyway.html, signée sous le pseudonyme : Dilettante Ventures.

Mais aussi sur blog officiel de Platial.com : http://platial.typepad.com/news/2006/05/what_is_neogeog.html

Reprise dans: Hudson-Smith Andrew (2008), Digital geography, geographic visualisation for urban environments. London, CASA, 65 p.

[3] Centre for Advanced Spatial Analysis, http://www.casa.ucl.ac.uk/

[4] Turner Andrew (2006), Introduction to Neogeography. London, O’Reilly Media, 54 p.

[5] Hudson-Smith Andrew (2008), Digital geography, geographic visualisation for urban environments. London, CASA, 65 p.

[6] « The framework for developing Naive Geography consists of two different research methodologies: (1) the development of formalisms of naive geographic models for particular tasks or sub-problems so that programmers can implement simulations on computers; and (2) the testing and analyzing of formal models to assess how closely the formalizations match human performance. For Naive Geography, the two research methods are only useful if they are closely integrated and embedded in a feedback loop to ensure that (1) mathematically sound models are tested (bridging between formalism and testing) and (2) results from tests are brought back to refine the formal models (bridging between testing and implementable formalisms). The outcome of such a complete loop leads to refined models, which in turn should be subjected to new, focused evaluations. In an ideal scenario, this leads to formal models that ultimately match closely with human perception and thinking. From the refinement process we may gain new insight into common-sense reasoning and we may actually derive certain reasoning patterns. The latter–the generic rules–would manifest naive geographic knowledge. » Egenhofer M. J., Mark D. M., (1995), Naive Geography, In Frank, A. U., Kuhn, W., editors, Spatial Information Theory: A Theoretical Basis for GIS, Berlin, Springer-Verlag, Lecture Notes in Computer Sciences n° 988, pp. 1-15

[7] « Naive Geography is the field of study that is concerned with formal models of the common-sense geographic world. It comprises a set of theories upon which next-generation Geographic Information Systems (GISs) can be built. In any case, Naive Geography is a necessary underpinning for the design of GISs that can be used without major training by new user communities such as average citizens, to solve day-to-day tasks. » Egenhofer M. J., Mark D. M., (1995), Naive Geography, In Frank, A. U., Kuhn, W., editors, Spatial Information Theory: A Theoretical Basis for GIS, Berlin, Springer-Verlag, Lecture Notes in Computer Sciences n° 988, pp. 1-15

[8] « Such a scenario is currently a dream. Most GISs require extensive training, not only to familiarize the users with terminology of system designers, but also to educate them in formalizations used to represent geographic data and to derive geographic information. » Egenhofer M. J., Mark D. M., (1995), Naive Geography, In Frank, A. U., Kuhn, W., editors, Spatial Information Theory: A Theoretical Basis for GIS, Berlin, Springer-Verlag, Lecture Notes in Computer Sciences n° 988, pp. 1-15

[9] « Naive geographic reasoning is probably the most common and basic form of human intelligence. Spatio-temporal reasoning is so common in people’s daily life that one rarely notices it as a particular concept of spatial analysis. People employ such methods of spatial reasoning almost constantly to infer information about their environment, how it evolves over time, and about the consequences of changing our locations in space. Naive geographic reasoning can be, and has to be, formalized so that it can be implemented on computers. As such Naive Geography will encompass sophisticated theories. » Egenhofer M. J., Mark D. M., (1995), Naive Geography, In Frank, A. U., Kuhn, W., editors, Spatial Information Theory: A Theoretical Basis for GIS, Berlin, Springer-Verlag, Lecture Notes in Computer Sciences n° 988, pp. 1-15.

[10] « Naive Geography establishes the link between how people think about geographic space and how to develop formal models of such reasoning that can be incorporated into software systems. » Egenhofer M. J., Mark D. M., (1995), Naive Geography, In Frank, A. U., Kuhn, W., editors, Spatial Information Theory: A Theoretical Basis for GIS, Berlin, Springer-Verlag, Lecture Notes in Computer Sciences n° 988, pp. 1-15

[11] Maguire D. (2007), GeoWeb 2.0 and volunteered GI. Workshop on VGI, Santa Barbara.

[12] Crampton J. (2009), Cartography: maps 2.0, in Progress in Human Geography, 33 (1).

[13] Haklay M. et al. (2008), Web Mapping 2.0 : The Neogeography of the GeoWeb, In Geography Compass, 2 (6).

[14] Joliveau T. (2009), Web 2.0 futur du Webmapping avenir de la géomatique ? Géoévenement, Paris.

[15] Mericskay Boris, Roche Stéphane (2008), Cartographie numérique en ligne nouvelle génération : impacts de la néogéographie et de l’information géographique volontaire sur la gestion urbaine participative, in HyperUrbain2, Paris 3-4 juin 2009.

[16] Mericskay Boris, Roche Stéphane (2008), op. cit.

[17] « For some, mapping has become a vibrant new language a way to interpret the world, find like-minded folks and make fresh, sometimes radical, perspectives visible. […] On balance, though, the democratization of mapping and visualization tools generates possibilities for self-expression and social action». Clark Jessica (2008), The new cartographers, in In these time, 29 février 2008 :

http://www.inthesetimes.com/article/3524/the_new_cartographers/

[18] Gould P., Bailly A., Harley B. (1995), Le pouvoir des cartes, Brian Harley et la cartographie. Paris, Economica, 120 p.

[19] http://creativemapping.blogspot.com/,

http://analogueartmap.blogspot.com/,

http://www.annao.pwp.blueyonder.co.uk/text_dissertation.htm,

http://www.englandgallery.com/index.htm,

http://www.danielmedinab.blogspot.com/,

http://www.darlenecharneco.com/,

http://proceedings.esri.com/library/userconf/proc99/proceed/papers/pap413/p413.htm,

http://www.gpsdrawing.com/,

http://greatmap.blogspot.com/,

http://www.theportable.tv/,

http://www.joshdorman.net/,

http://www.kathrynrodrigues.com/index.html,

http://www.landlines.org/,

http://www.laylacurtis.com/#,

http://www.loc.gov/exhibits/lamapped/lamapped-home.html,

http://www.public.asu.edu/~aarios/resourcebank/maps/,

http://www.milenabonilla.com/eng/inicio.html,

http://tceastafrica.walkerart.org/,

http://www.monicademiranda.com/,

http://www.nikolasschiller.com/,

http://www.ninakatchadourian.com/,

http://www.norikoambe.com/,

http://www.northhousegallery.co.uk/exhibitiondetail.asp?exID=27,

http://www.dykhuis.ca/,

http://www.tofuart.com/,

http://selflesh.blogspot.com/,

http://www.artselector.com/index.php?q=gallery&g2_path=painting/collecteast/,

http://suebeyer.blogspot.com/

26 mars 2010 - Posted by | Cartographie, Cyberespace, Géographie, Neogeography, Web 2.0

Un commentaire »

  1. […] À quoi sert la néogéographie (Introduction) […]

    Ping par À quoi sert la néogéographie (Partie 1 : Annoter et géolocaliser) « Géographie 2.0 | 30 mars 2010 | Répondre


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